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Publié par Farida Bemba Nabourema

Farida  Nabourema
Farida Nabourema

Les pays d’Afrique sont loin d’être les seuls pays ayant des dettes extérieures. Tous les pays qui peuplent aujourd’hui la surface de la terre sont endettés et l’on peut dire que l’Afrique est l’un des continents les moins endettés du monde si l’on en juge par le montant. Le malheur de l’Afrique est que malgré le montant moins élevé de ses dettes extérieures, celles-ci ont un impact beaucoup plus dévastateur sur ses populations que sur celles des autres continents. Je vais dans cet article, (qui sera le premier de la série que je compte publier dans les semaines à venir sur « Les dettes de l’Afrique »), faire la genèse du mécanisme de la dette extérieure de l’Afrique que je juge nécessaire pour comprendre ses conséquences désastreuses.

Nous allons remonter à la fin de la deuxième guerre mondiale qui a vu une Europe en ruine totale. Le 22 Juillet 1944, 790 délégués représentants 44 nations alliées pour la plus part européennes, se sont rassemblées à Bretton Woods aux Etats-Unis pour mettre sur pied un plan de reconstruction des pays ruinés, et de régularisation de l’économie mondiale. Ceci dans le but d’éviter une crise économique comme celle de 1929, qui a conduit à la 1ere guerre mondiale et ensuite à la deuxième quand l’Allemagne s’est vue imposer le paiement des réparations de guerre aux vainqueurs. Deux institutions économiques à savoir la Banque Mondiale pour la Reconstruction et le Développent (BIRD), et le Fond Monétaire International (FMI) ont ainsi vu le jour à Bretton Woods pour conduire cette mission de reconstruction et de régularisation des économies européennes.

En 1947, les Etats-Unis dans le but de contrecarrer l’Union Soviétique et le communisme dont le pouvoir grandissait en Europe de l’Est et d’autres parties du monde, a décidé d’accélérer le processus de reconstruction de l’Europe en octroyant de l’aide financière aux pays de l’Europe de l’ouest. Un total de 13 milliards de dollars (équivalant à 130 milliards de dollars en 2016), a été octroyé au pays européens aussi bien sous forme de prêts que de subventions. Grâce à cet argent, la production des pays de l’Europe de l’Ouest a flambée et ces pays se sont largement et rapidement industrialisés surtout parce que le pétrole qui est une énergie de production centrale, était vendu très moins chers à l’époque par l’OPEC constituée majoritairement de pays arabes.

En 1973, suite à la guerre de Yom Kippour qui opposait l’Israël à la Syrie et l’Egypte, les pays de l’OPEC ont décidé de punir l’occident qui soutenait Israël en haussant massivement le prix du pétrole. Le baril est ainsi passé de $2.5 ($17.75 en 2016) à $10 ($70 en 2016). Cela a provoqué une inflation et une crise économique sévère qui a poussé le nouveau président des Etats-Unis Richard Nixon à prendre certaines mesures pour contenir la crise économique aux Etats-Unis déjà affaiblie par la guerre du Vietnam qu’elle venait de perdre. Le président Nixon a donc rendu le dollar inconvertible en or et du régime de change fixe, il est passé au régime flottant. Le dollar devenu une monnaie flottante, le gouvernement américain pouvait se permettre de le dévaluer ou le surévaluer en fonction de ses besoins.

Les pays européens se sont donc retrouvés avec une énorme quantité de dollars américains qu’ils ne pouvaient aucunement convertir en or et qui causait une forte inflation sur leurs marchés. Par le même temps, avec sa défaite cuisante au Vietnam et le progrès inquiétant du communisme les Etats-Unis décidèrent de mener la guerre froide sur le plan financier en nommant son ancien ministre de la défense Robert McNamara, directeur de la Banque Mondiale. Celui-ci se servira de cette institution dont les USA détenaient le plus grand contrôle pour déverser l’excès de dollars qui circulait en Europe dans les pays du tiers monde à travers des prêts abusifs pour trois raisons :
1- Gagner la sympathie des dirigeants politiques non acquis au communisme et éviter que ceux-ci ne tombent dans le camp soviétique.
2- Trouver des débouchés à l’occident qui produisait plus qu’elle ne pouvait en consommer. Une grande partie des prêts a d’ailleurs servit à acheter les produits finis des pays européens, actuelles ou anciennes puissances coloniales des pays tiers-mondistes.
3- Diversifier les sources d’approvisionnement des matières premières afin d’éviter le scenario de l’OPEC.
De 1968 à 1973, la Banque Mondiale a prêté aux pays du tiers monde trois fois plus qu’elle ne leur a prêté de sa création en 1944 à 1968. Ainsi, les pays du tiers ont accumulé en moins de 5 ans, trois fois plus de dettes qu’elles n’en eurent sur 25 ans. Les dirigeants politiques qui s’opposaient au surendettement furent destitués et ou tués comme Gamal Nasser en Egypte, Kwame Nkrumah au Ghana, Sukarno en Indonésie, Salvador Allende au Chili, Juan Peron en Argentine etc…
Quelques années plus tard, les Etats-Unis ruinés après avoir perdu la guerre du Vietnam en 1975 puis celle de l’Iran et du Nicaragua en 1979, ont décidé avec Ronald Reagan à sa tête et Margaret Thatcher à la tête de la Grande Bretagne de relancer l’économie américaine et éviter la crise à l’Europe en augmentant les taux d’intérêts des prêts qu’ils avaient accordés aux pays du tiers monde. Ceci a été possible car les pays du tiers monde on emprunté cet argent sous la pression de la Banque Mondiale à intérêts variables chez leurs créanciers européens qui eux aussi devaient cet argent aux Etats-Unis. Ainsi, du jour au lendemain, ces taux de 4 à 5% sont passés à 16 voire 18%. Les pays devaient donc rembourser deux à trois fois plus. En outre, les Etats-Unis ont surévalués le dollar, monnaie dans laquelle devaient rembourser les pays endettés. Ce qui veut dire que si par exemple le Togo devait initialement rembourser $100.000 par mois par exemple, il doit à présent rembourser $300.000 en plus du fait que le dollar est passé de 500F pour $1 à 800 F pour $1. Bref, une dette qui lui coutait 50 millions de francs le mois lui coutera maintenant 240 millions de francs le mois.

Afin de trouver cette devise forte, les pays du tiers monde notamment ceux de l’Afrique dont l’économie reposait principalement sur l’agriculture ont accentué la culture de rente (café, cacao, hévéa, coton) espérant les vendre sur les marché européens pour rembourser leurs créanciers. Ce faisant, ils ont délaissés les cultures vivrières qui se consommaient sur leur marché local. Malheureusement, la surproduction de ces produits de rente a conduit à la baisse de leurs prix car la demande était beaucoup moins que l’offre, produisant ainsi l’effet contraire quand par le même temps ces pays avaient leurs greniers vides et ne pouvaient plus nourrir leurs populations. C’est ainsi qu’en 1980, l’Afrique devait 12 fois plus d’argent qu’elle n’en avait emprunté à l’occident moins de 10 plus tôt et en 2000, à peu près trente ans plus tard, elle lui devait 26 fois plus. Les pays africains se sont retrouvés dans une situation d’insolvabilité et n’avaient plus d’argent pour rembourser leurs créanciers qui firent intervenir leur institution favoris : le FMI pas pour aider les pays en question à sortir de la crise mais pour assurer le remboursement de ces dettes aux puissances occidentales. Apres tout, le FMI a été créé expressément pour assurer la protection de l’économie occidentale peu importe les conséquences sur le reste du monde.

Le FMI viendra ainsi prendre contrôle des économies du tiers monde notamment africaine en imposant une série de mesures abusives pouvant garantir le remboursement des dettes. Bref, c’est comme si votre créancier prend le contrôle total de votre compte bancaire et c’est lui qui décide de comment vous devez dépenser votre salaire. Il jugera que l’éducation de vos enfants est inutile et détournera ce budget pour se rembourser sa dette. Il décidera que manger trois fois par jour était trop luxueux pour votre famille et décidera de détournera l’argent de deux repas pour rembourser sa dette, que vacciner vos enfants, soigner votre famille ne devraient plus être votre priorité parce que vous devez lui rembourser etc. Avec les ajustements structuraux, la plus part des pays africains devaient allouer près de 40% de leurs budgets au remboursement de la dette quand les domaines clefs comme l’éducation recevait un maigre 2%, la santé entre 3 et 6% et l’agriculture moins d’1%. Les conséquences directes de cette austérité sont légions : chômage, misère, exode rurale, famine, insécurité sociale, épidémies, affaiblissement des institutions de l’état qui ont vu leurs personnels réduits. Le mécontentement des populations et l’accroissement soudain de la misère ont vu l’armée (seule institution qui ne fut directement touchée par les ajustements structuraux car les budgets de la défense sont restés les mêmes afin de garantir l’achat des armes européens), prendre le pouvoir à travers une série de coups d’états et de guerres civiles qui ont ensanglantés l’Afrique vers la fin des années 80 et le début des années 90.

Dans l’article 3, nous reviendrons en détails sur les conséquences désastreuses de ces dettes prédatrices, pierre angulaire des guerres et de la pauvreté qui ont ravagés et continuent de détruire notre cher continent. Mais avant cela, dans le prochain article, nous découvrirons, ce à quoi ont servi ces prêts et comment ils furent utilisés par les gouvernements africains et comment fusse possible que d’autres pays du tiers monde s’en sortirent un peu moins mal que les nôtres après avoir reçu ces cadeaux empoisonnés de l’Europe.

Farida Nabourema
Citoyenne Togolaise Désabusée