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Démocratie Africaine Vs Démocratie Occidentale : Mythes ou Réalités!

 

 
Depuis un certain temps, je vois de plus en plus d’Africains tenir un certain discours; notamment en cette Afrique dominée et exploitée par l’empire colonial français et ses employés locaux. Ce discours porte à croire que la démocratie à l’occidentale serait dangereuse pour nous, les peuples africains, et que si nous souhaitons sortir de la domination et du sous-développement, nous devrions adopter un nouveau modèle de démocratie qui serait africain. Bien qu’étant l’une des personnes les plus farouchement opposées à la France, qui pense que même son ombre ne doit surfer sur aucun pays africain, je tiens, en tant que militante de la liberté des peuples, à clarifier certaines choses car cette position m’inquiète énormément.
Nous devons comprendre que ceux qui ont commencé à parler de la démocratie à l'africaine étaient initialement les dirigeants des nations occidentales qui, au début des années 1990, étaient désespérément engagés dans une quête pour détruire le communisme. Ce faisant, ils ont coopté des mouvements de résistance contre les dictatures qu'ils avaient eux-mêmes imposées dans la plupart des nations africaines, qui, pour la grande majorité, n'étaient même pas des régimes communistes. Cependant, il était commode de désigner les communistes comme les seuls dictateurs, tandis que des dirigeants tels que Mobutu Sese Seko en RDC, Jean-Bédel Bokassa en République centrafricaine, et Eyadema Gnassingbé au Togo étaient des alliés proches de l'Occident, mais parmi les pires dictateurs que le continent ait connus. Leur objectif était d'introduire un modèle de gouvernance qui leur permettrait de maintenir leurs marionnettes au pouvoir tout en convainquant les masses qu'elles vivaient une véritable démocratie. Le racisme sous-jacent de leurs politiques envers l'Afrique les a poussés à propager l'idée que les Africains devraient adopter cette approche problématique, qui consiste à introduire des systèmes multipartites et des élections dans une dictature et à la qualifier de "démocratie".
Il n’existe pas, n’a jamais existé et n’existera jamais de démocratie à l’occidentale de la même manière qu’il n’existe pas, n’a jamais existé de liberté, de justice, d’égalité à l’occidentale. Ces principes sont des constructions sociales et chaque peuple peut s’entendre sur comment il définit, à travers un contrat social (qui est un accord entre les membres d’une société) sur comment ils souhaitent être gouvernés.
Quand vous prenez 10 pays occidentaux par exemple, et que vous étudiez individuellement leur modèle de gouvernance, de justice et de droit, il est impossible de trouver deux pays qui ont et appliquent intégralement le même modèle. Regardez comment est élu le président des États-Unis : par un collège d’électeurs parce qu’à la formation de leur état, quand ils ont obtenu leurs indépendances des Anglais, l’élite de leur révolution à l’époque qu’on appelait les “pères fondateurs” des États-Unis, auteurs de leur Constitution avait unilateralment décidé que la masse était trop peu instruite, majoritairement illettrée pour choisir directement le président. On ne laisse donc les masses choisir que les parlementaires et maintenant les parlementaires élisent le président. Ce qui veut dire que les masses peuvent avoir voté massivement pour un parti et voir le candidat d’un autre parti devenir président.
Ce modèle, beaucoup d'Américains le trouvent injuste et luttent depuis des décennies pour le changer. Peut-être qu’il changera un jour de la même manière qu’il a fallu plus d’une centaine d’années après son indépendance pour que les Noirs et les femmes puissent avoir le droit de vote. Juxtaposez ce modèle à celui de la France, il diffère totalement : les Français eux élisent leur président par suffrage universel et le candidat qui obtient la majorité absolue au premier tour est porté à la tête de l’État, sinon il faut organiser un deuxième tour. Pour éviter de faire long, je ne vais pas m’attarder sur d’autres exemples mais je vous invite à étudier le modèle belge, anglais, norvégien et j’en passe.
Plus loin, la démocratie ne se limite pas au choix du dirigeant, elle se caractérise par le mode de gouvernance, de la redevabilité et le respect fondamental des libertés civiles à savoir la liberté d’expression, d’opinion, de manifestation, de religion de la presse. La démocratie définit aussi les limites de l’État et régule son pouvoir de façon à protéger les populations contre le pouvoir absolu. Sous le modèle démocratique, un citoyen lambda peut traduire l’État en justice s’il trouve sa décision arbitraire et inconstitutionnelle et les cours suprêmes décident finalement de qui a raison ou tort. Ce sont ces décisions qui ont permis pendant des années aux Noirs, aux femmes, aux Amérindiens, bref, aux groupes marginalisés aux États-Unis de renverser certaines lois qu’ils trouvaient injustes.
La démocratie n’est pas un acte (celui d’élire un président), c’est un ensemble de mesures qui a pour objectif de réduire les inégalités, les abus de pouvoir, l’oppression politique, l’exploitation économique, la marginalisation des plus faibles, et d’imposer le respect des libertés civiles et individuelles.Par conséquent, elle n’est pas et n’a jamais été uniforme ni pour les pays occidentaux, ni pour le reste du monde car son aboutissement se base sur plusieurs facteurs qui sont généralement fondés sur l’histoire de ces peuples. Je voudrais nous encourager , nous jeunesse africaine, à avoir une approche beaucoup plus scientifique qu’émotionnelle dans notre résistance. Nous courons un grand danger en acceptant les discours réducteurs et très souvent erronés qui disent que la démocratie ne marche pas en Afrique. Les pays que nous indexons comme échecs de la démocratie en Afrique ne sont pas et n’ont jamais été des démocraties en premier lieu. En Afrique, nous avons pour la plupart des régimes aristocratiques, ethnocentriques et absolutistes. La grave erreur qu’a commise nos aînés est d’avoir pensé que l’introduction du multipartisme à la fin des années 80 et l’organisation des élections signifiait que l’on avait atteint la démocratie.
J’ai visité des pays africains qui pendant longtemps étaient applaudis à l’international comme étant les modèles de démocratie en Afrique (Ghana, Sénégal, Tanzanie pour ne citer que ceux-là). J’ai vu des inégalités inimaginables, des abus de pouvoir et, dans certains cas, une corruption inégalée, mais le plus choquant est de constater que les citoyens de ces pays ont aussi peur de dénoncer et de protester contre leurs dirigeants comme c’est le cas dans nos pays qui eux sont officiellement reconnus comme dictatures depuis l’Antiquité. Je demandais aux Ghanéens par exemple : de quoi avez-vous peur ? On me dit que critiquer le gouvernement peut vous faire perdre votre travail, vous faire arrêter, vous faire assassiner. Quelle est donc la différence entre un Ghanéen et un Togolais à part le fait que tous les 4 ans, le Ghana organise des élections “sans violences”qui portent parfois un nouveau président à la tête de l’État ? Certes le Togo a un régime militaire sanguinaire et extrêmement violent mais le Ghana bien qu’ayant un régime civil n’est pas une veritable démocratie non plus. L’avocat Osagyefo Oliver Barker-Vormawor fondateur du mouvement #FixThrCountry qui dénonce la corruption extrême du gouvernent de Akuffo-Addo a été enlevé à l’aéroport d’Accra par des militaires, séquestré pendant plus d’un mois avant d’être inculpé de haute trahison contre l’état. S’il venait à être reconnu coupable, il court la prison à perpétuité. Lire la déposition de ses avocats sur la torture qu’ils a subit des mains des militaires ghanéens m’a fait réaliser comme on s’est trompé à croire que le Ghana est un état libre. Ce n’est donc pas la démocratie qui est le problème, car nous ne sommes pas démocratiques dans le vrai sens du terme.
Pourquoi est-ce que je fais cette sortie ? J’ai en réalité peur des positions que prennent de plus en plus de jeunes Africains, très souvent par manque de culture politique et par manque de compréhension sur la gouvernance. Ce qui m’étonne, c’est que TOUT ce que réclame notre jeunesse : TOUT et absolument TOUT est la même chose que promeut la démocratie. Nous disons que nous voulons l’État de droit : où les plus forts n’abusent plus des plus faibles. Nous disons que nous voulons des dirigeants redevables qui rendent compte aux peuples. Nous disons que nous voulons la liberté de dénoncer les abus de nos dirigeants et de réclamer leur départ s’ils ne tiennent pas à leurs engagements ou pillent leur peuple. Nous disons que nous voulons un partage équitable de nos richesses. Nous disons que nous ne voulons plus du népotisme et que les postes ne soient plus donnés en fonction des affinités mais sur la base du mérite. Nous disons que nous voulons une Afrique libre où nos ressources naturelles ne sont plus pillées et dilapidées. Presque toutes nos revendications sont conformes à la démocratie. Je ne pense pas qu'il existe des militants africains contre les régimes vampiriques qui nous dirigent qui diraient qu'ils veulent vivre dans un pays où le citoyen n'a aucune liberté civile: ne peut pas critiquer, ne peut pas protester, ne peut pas dénoncer son gouvernement. Personne ne veut vivre dans l'absolutisme.
En outre, je tiens aussi à attirer notre attention sur une autre manipulation dont sont victimes les jeunes africains. Nous devons discerner la politique internationale qui se caractérise par les relations internationales et la politique intérieure d’un état. Très souvent, les supporters et défenseurs de la Françafrique font un amalgame ignominieux en voulant faire croire que soutenir les relations entre la Russie et l'Afrique, c'est prôner la dictature à la russe en Afrique. Ce que ces personnes font semblant de ne pas comprendre, c'est que les relations militaires, politiques et économiques entre les États n'ont absolument rien à voir avec la politique intérieure de cet État. Est-ce parce que l'Arabie Saoudite est un des plus grands alliés des États-Unis que les dirigeants américains qui entretiennent ces relations avec eux prônent la monarchie absolue aux États-Unis ? Le plus grand partenaire économique des États-Unis est la Chine : est-ce pour autant que les Américains veulent vivre comme les Chinois ?
Il est temps d'arrêter les discours réducteurs visant à instrumentaliser les jeunes en Afrique. Il est temps d'arrêter ces discours limitants qui ne sont pas fondés sur l'ignorance mais sur la manipulation. L'État français finance des médias pour peindre toute personne qui dénonce sa politique exploitatrice envers l'Afrique et qui encourage des relations avec la Russie comme étant des personnes qui promeuvent le modèle de gouvernance russe. Ceci est une machination comme la France a toujours eu l'habitude de le faire depuis l'époque coloniale pour démobiliser, diviser et détruire les mouvements de résistance. Ne tombons pas dans ce piège.
Quand vous écoutez Thomas Sankara, bien qu'il fût militaire et soit arrivé au pouvoir par coup d'État, il a tenu les discours les plus humanistes, les plus solidaires envers les masses populaires. Pour Thomas Sankara, le peuple était au cœur de tout : en vérité, il a été le dirigeant le plus démocratique que le Burkina Faso, voire l'Afrique, ait jamais connu. Mais n'oublions pas que d'autres militaires ont aussi pris le pouvoir par coup d'État, promettant être les Sankara et les Rawlings de leur pays, pour finir par être les Yahya Jammeh, les Sani Abacha, les Museveni, les Idriss Déby que nous connaissons. De la même manière, nous avons eu aussi des filous qui ont été portés au pouvoir par suffrage et se sont transformés en véritables bêtes noires contre leur peuple. Certains sont acclamés comme présidents démocratiquement élus après avoir totalisé les voix de seulement 9% des électeurs : Tinubu au Nigeria en est un exemple récent. Et d'autres ont juste pris le pouvoir par la force comme un héritage, car ils voient la nation comme une propriété privée : Faure Gnassingbé et son collègue Mahamat Déby en sont la preuve.
Se baser sur ces cas précis pour dire que la démocratie ne marche pas pour l'Afrique est une véritable erreur: c’est comparer les aubergines aux citrons. La démocratie est le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple et dans la forte majorité des cas en Afrique, ceux qui ont capturé l'appareil électoral s'auto-proclament vainqueurs et prennent le pseudonyme de démocrates, mais ils ne sont pas un pouvoir du peuple et ne gouvernent pas pour le peuple.
Tomber dans le piège de ces personnes pour dire que l'Afrique n'a pas besoin de la démocratie, c'est leur concéder une victoire.
Peut-être est-ce au mot “démocratie” que nous manifestons cette aversion, mais une chose est sûre : nous ne voulons pas de dirigeants qui bâillonnent, exploitent et pillent leur peuple. Le peuple d'abord, le peuple toujours !
Quand vous regardez les pays africains qui sont premiers dans presque chaque secteur (éducation, santé, libertés civiles, transparence, économie), ce sont l'Île Maurice, le Botswana, les îles Seychelles : ils sont tous véritablement démocratiques. Ce n'est donc pas la démocratie que nous devons combattre ou changer : ce sont les usurpateurs de la démocratie: ces criminels qui capturent l’appareil étatique, pillent leurs pays et pérennisent l’exploitation de leurs peuples. Ces sangsues que les nations impérialistes déguisent en démocrates pour nous faire croire que nous sommes libres alors que nous continuons d'être colonisés ne doivent pas nous conduire à penser qu’il existerait une démocratie pour les africains et une démocratie pour les occidentaux. L’histoire nous montre que la démocratie, la véritable démocratie en Afrique a été ruinée, détruite par la colonisation.
Au cours de l'histoire, de nombreux royaumes et sociétés africaines ont adopté des formes de gouvernance démocratique. La Confédération Ashanti au Ghana actuel et le Royaume du Kongo en Afrique centrale élisaient souvent leurs chefs, qui disposaient de conseils délibératifs.
L’ancienne Carthage en Tunisie actuelle avait une constitution et des fonctionnaires élus. Les Cités-États Somaliennes, les Communautés Igbo du Nigeria actuel, et le Royaume Zoulou en Afrique du Sud actuelle avaient à un moment donné établis des systèmes de gouvernance démocratiques, notamment des assemblées générales et des systèmes de prise de décision participative. Le Royaume de Buganda en Ouganda actuel, certains Royaumes Éthiopiens, la Confédération Mthethwa en Afrique australe, et l'Empire Oyo au Nigeria actuel, illustrent d'autres exemples avec des systèmes parlementaires, des conseils élus, et des principes de contrôles et d'équilibres, démontrant la diversité et la richesse des pratiques démocratiques dans l'histoire africaine.
Je suis donc peinée que ce choix délibéré de supprimer notre histoire de nos mémoires collectives en nous imposant des programmes d’éducations coloniaux visant à nous faire croire que nous peuples africains avions tout appris de l’occident, n’avions rien créé et étions des barbares sans aucune civilisation, sans aucun intellectuel et sans aucun savoir faire conduisent notre jeunesse à penser que la démocratie serait occidentale. Pendant que nous en Afrique avions déja des conseils, des parlements et des élections depuis des milliers d’années, les européens dans leurs forte majorité faisaient des mariages incesteux pour conserver le pouvoir absolu au sein des mêmes familles royales. Une tradition qui continue chez eux jusqu’à ce jour: la reine Elizabeth II d’Angletterre qui est décédé il y a quelques mois avait elle aussi épousé son cousin Philip. Cette volonté de confisquer le pouvoir pour une seule famille est ancrée plutôt dans la culture occidentale et ce n’est qu’à partir du 18ème siècle que le capitalisme s’étant rajouté à leur absolutisme et accentué suite à la révolution industrielle que leurs masses se sont soulevés, en ont egorgés quelques uns comme ce fut le cas en France pour finalement adopter des systèmes de gouvernance plus démocratiques.
Apprenons notre histoire et retenons que ce n’est pas les occidentaux qui ont introduit la démocratie en Afrique. Ce pourquoi nous devons lutter, c’est avoir des états libres, des états souverains et équitables qui œuvrent pour le bien être du peuple, qui sont redevables au peuple et qui sont portés par le peuple. Appelez le comme vous le voulez mais une chose est sure: nous devons rejeter toute forme de domination qu’elle soit locale ou étrangère.
Farida Bemba Nabourema
Citoyenne Africaine Désabusée!
Tag(s) : #Afrique
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